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Wanrong Song
(1992)
"Mille lignes de révolte et de grâce
La réalité de la condition féminine sâest imposée non pas comme un simple sujet mais comme un choc. Aucun pays, aucune culture nâéchappent à lâexamen. On mesure à quel point les rapports de domination nient lâidentité, réifient la personne, amputent lâavenir. Le corps se coupe de la personne. La violence submerge le désir, lâamour. Sâempare de ce corps sans personne. Les histoires et les géographies diffèrent mais il semble que les schémas se répètent. Les premières réalisations des artistes témoignent souvent du drame profond qui ne cessera de jouer dans le reste de lâÅuvre. Wanrong Song étudie encore à lâESAD de Grenoble quand elle imagine Jeu de marelle (2020), performance et sculpture. Avec du fil de fer barbelé elle reproduit le motif que les enfants tracent habituellement à la craie sur le sol. Huit cases distancient la terre du paradis. Huit cases dâune tension entre ici et maintenant et le lieu dâune libération qui ne sera atteinte quâau prix dâune lutte. Lâavancée ne dépend pas dâune série de sauts mais dâune succession de dangers à affronter. à la moindre maladresse en effet la plante du pied se déchire sur une pointe. LâÅuvre sâidentifie aux structures architecturant la société et les rapports humains. Lâartiste nâen a pas choisi le jeu. Lâalternative est le renoncement ou la prise de risque. Une seule partie se propose, à la vie à la mort. Vainqueur, elle abandonne la chrysalide de fer, lâordre ancien recroquevillé comme un rouleau de lois qui nâa plus cours. Le biopouvoir revêt des formes multiples : politiques, économiques, psychologiques, sociales. Il rompt lâalliance du libre arbitre et de lâidentité. Lâhistoire que notre époque défriche se met à raconter le corps des femmes commandé par le droit, mis sur le marché, assigné à des rôles, enfermé dans des cellules de symboles et de mots. Dans la performance et série de photos Je vous raconte une histoire (2020), Wanrong Song se tient debout, nue, face caméra, tout entière exposée ou peut- être, tout entière recouverte, câest la question qui se pose. Sa parole (le récit de son histoire personnelle, familiale et au-delà , ses réflexions sur le statut des femmes) nâest communiquée que par le mouvement de ses lèvres et de ses bras. La voix, comme lâindividualité, est oblitérée par la machine socio-économique qui poursuit son travail en dépit des ratés sporadiques (les chutes du rouleau de peinture) qui en heurtent certes le processus mais ne le renversent pas. La résistance nâest pas vaine pour autant. à mesure que le blanc se répand, la parole comme dansée, quoique muette, non seulement perdure mais finit par être de plus en plus visible. à croire quâun basculement des rapports de force pourrait avoir lieu. Que la voix qui ne renonce pas pourrait prendre le dessus et inverser la donne. Ce ne serait plus elle qui se noie dans le fond, mais le fond qui vibrerait dâelle. La négation, sinon lâannulation de soi par des contraintes extérieures est une menace plurivoque. Chaque époque, chaque lieu, chaque contexte en aiguise différemment la lame. Se reporter aux exemples les plus extrêmes permet de toujours mieux en saisir la logique. La politique de lâenfant unique en Chine a duré, officiellement, de 1979 à 2015. En comparaison avec dâautres pays, elle est celle qui a affecté le plus monde et a été la plus brutale. Ses objectifs devaient être atteints par des sanctions financières, en aucun cas par la coercition. Cela étant, pour améliorer leurs statistiques et obtenir des avancements, de nombreux officiels locaux nâont pas hésité à en violer les règles. Aux
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victimes qui veulent porter leur affaire devant les tribunaux, le gouvernement central oppose des fins de non-recevoir. Tel a été le cas, par exemple, quand des fonctionnaires de la province du Shandong ont été accusés d'avoir utilisé des méthodes inhumaines : enlèvements par la police, injections de poison dans les fÅtus, stérilisations et avortements forcés 1 . Câest une histoire de cet ordre que convoque Wanrong Song dans sa performance Cent jours sans enfants (2021). Sur une surface de plexiglas qui fait songer à une stèle de tombe, elle recopie le texte dâun article Wikipédia qui en relate les détails. Elle a mélangé son sang au volume dâencre. Le rouge est celui de la blessure, celui du dazibao (tract) de protestation, mais aussi celui de lâespoir qui est résolu à ne pas céder. Les caractères flottent : sâapproprient lâespace public quâon voudrait leur refuser. Comme dans Je vous raconte une histoire, la parole est geste, mobilité absolue qui a pouvoir de tout atteindre. La révolte prend corps, ou plutôt, elle est le corps se réinstaurant dans son autonomie et sa puissance. Le sujet évacue la possibilité de son objectivation. La femme se soustrait aux cadres patriarcaux de représentation et de désir. Indomptable, 2019 est aussi une Åuvre liminaire (performance, peinture, sculpture). Yves Klein (1928-1962), le chef dâorchestre des Anthropométries (série dâempreintes de femmes nues sur papier de 1960), est directement visé. Lâartiste se refuse à « sa technique des pinceaux vivants ». Lâaura rayonnante du célèbre bleu Klein (IKB), substitut au bleu de la Vierge dans la peinture classique, est souillée par une gestuelle de révolte qui sâoppose aux dressages de tous ordres. Lâartiste ne se couche pas sur la surface picturale, elle la frappe. Les coups ne font pas empreintes, ils font tâches, ici, sur un vase, symbole du corps féminin dans la culture chinoise, avant le moment libératoire de le couper en deux. La création a non seulement capacité de triompher mais également de jeter les bases de nouveaux modes relationnels. à ce titre La bibliothèque de Nüshu (depuis 2024) a quelque chose dâun manifeste. Nüshu (??) est le nom dâun langage secret inventé par des femmes du comté de Jiangyong dans le Hunan pour communiquer entre elles 2 . Sâil a vraisemblablement commencé à être élaboré bien avant, il a connu son plein essor au 19 ème siècle, a continué de se transmettre de génération en génération, a été banni pendant la Révolution culturelle (1966-1976) et a vu son ultime héritière décéder en 2004. Découvert en 1982 par le professeur Gong Zhebing, le Nüshu a suscité l'intérêt de nombreux rhétoriciens multipliant les articles à son sujet. Il a touché le grand public grâce au bestseller Snow Flower and the Secret Fan (2005) de lâécrivaine américaine Lisa See, adapté au cinéma en 2011 par le réalisateur Wayne Wang et le documentaire Hidden Letters de Violet Du Feng (2022). Il est possible de regarder le Nüshu comme la forme dâune proto-émancipation féministe, sans en exagérer toutefois la portée : il ne servait pas une critique du patriarcat, ni même une véritable libération des consciences, il permettait (et câest déjà considérableâ¦) de se confier, de partager sa vulnérabilité, de se réunir et construire un espace de sororité, de souhaiter le bonheur de la famille, le succès des travaux du mari, etc. 3 . Le contexte est celui dâune Chine pré-révolution communiste de 1949. Les femmes se devaient aux « Trois obéissances » : obéir à leur père dans lâenfance, à leur mari 1 Cf. Jonathan Watts, « Chinese officials accused of forcing abortions in Shandong », The Lancet, Vol. 366, Oct. 8, 2005, p.1253 et Ying Chen, « China's One-Child Policy and Its Violations of Women's and Children's Rights », New York International Law Review, 22(1), 2009, p.1-142. 2 Cf. Ann-Gee Lee, Female fabrications : an examination of the public and private aspects of Nüshu, PhD thesis, Bowling Green State University, 2008. 3 Liu Mingming, « Ãcriture Féminine, Láadan and Nüshu A Reassessment of the Postmodern Feminist Visions of a Female Language », UCLA Thinking Gender Papers, 2010-04-01.
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dans le mariage, à leur fils dans le veuvage. Lâoppression patriarcale sâexerçait en particulier dans le bandage des pieds, lâenfermement à lâintérieur de la maison, et, pour les célibataires, lâassignation à des travaux dâaiguille. Initialement tracée sur le sol avec des cendres ou des branches d'arbre, l'écriture du Nüshu sâest ensuite portée sur des éventails pliants, des pages de livres, du tissu en même temps quâelle a servi à des chansons entonnées lors des travaux domestiques. 397 caractères ont été reconnus comme centraux (les plus récurrents dâune langue qui nâa jamais connu de normes fixes). Wanrong Song ambitionne de donner à chacun dâeux la dignité dâune Åuvre dâart. Modelés dans la terre, le « feu » de la cuisson en transfigure la matérialité, les fait échapper au temps, au lieu, entérine leur puissance de résistance et dâimagination. Avec elles, ils ne sâécrivent plus sur le papier ou le tissu, ils sâécrivent sur le vide, lâair qui circule, lâénergie du qì (?), souffle créateur premier dans la pensée traditionnelle. Même dans une situation dâasservissement, lâarme poétique demeure. Câest elle aussi qui joue dans la récente série de fusains sur toile Tout va bien (2024). Les images sont explicites. Le corps est abusé, forcé. Homme et femme seraient-ils irréconciliables ? Non à en croire le désir de beauté et dâabsolu qui demeure. Câest la grâce des courbes qui le révèle, la même que celle des idéogrammes Nüshu. On se souvient dâIndomptable, des coups portés contre ceux qui ne veulent pas entendre. Ce nâest plus à la femme de se plier aux souhaits de lâhomme, mais à lâhomme de se mettre à son écoute. Très présent dans les poèmes que lâartiste note dans ses carnets, lâamour se détache de la violence et des paradoxes. Il sâaffirme. La révolte traverse les Åuvres de Wanrong Song peut-être moins pour détruire que pour en appeler à de nouvelles manières de sâunir."
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